Semée de versants enneigés, alpages et traditions d'une communauté de paysans de montagne, la mémoire tignarde loge à 1650 m d'altitude dans un petit village savoyard. La flèche d'un clocher d'église la domine, les méandres de l'Isère la sillonnent, bergers et bêtes l'habitent, deux patois - dont le "terrachu" - l'animent, et les souvenirs se réveillent... La communauté tignarde compte quelques centaines d'âmes réparties entre le chef-lieu et les hameaux voisins, dans de larges bâtisses aux murs de pierres épais et dont la pièce principale ou "lo boôu" abrite à la fois famille et bêtes. Une tradition séculaire veut qu'à tour de rôle ces "lo boôu" s'emplissent au gré des veillées du village. Légendes et récits y croquent la vie des aïeules et les coutumes du village, soulignant le caractère croyant et pieux en diable, tenace, intrépide, individualiste et volontariste du Tignard, rappelant à tous que sens du commerce et pratique de la contrebande leur sont propres. Au lendemain des veillées, l'angélus tire de son lit-placard ce peuple que le dur labeur quotidien - entre champs, granges et pâturages - attend. Une fois l'an, dès le recul des neiges et les premières poussées d'herbe, la communauté se prépare à vivre sa vraie saison montagnarde : sous le soleil, "l'emmontagnée" sonne et appelle bergers et troupeaux de l'hivernage vers les hauts alpages. Chaque petit Tignard aura rêvé de ce grand jour où son âge l'autorise à grimper vers le chalet d'alpage en gilet de peau de mouton et béret, à fouler l'herbe fraîche de ses robustes galoches, à scruter la traite des bêtes ou le savoir-faire du fruitier (fromager). L'été révolu, hommes et bêtes retrouvent la vallée et se laissent rapporter les nouvelles de leurs frères ou cousins émigrés à Paris - pour la plupart employés de la Maison Rey puis de l'Hôtel Drouot - ou à Montpellier - livrés au commerce -, et de retour au pays pendant la saison estivale. Autant de souvenirs - polis à l'endurance tignarde, parfumés au genièvre ou au fumier, nourris au serac, à la tomme, au lard et à la soupe de légumes - et qui, contre toute attente, se heurtent dans la mémoire tignarde à ceux qui vont suivre.