Souvenir d'un lendemain de libération qui voit la toute nouvelle Electricité de France s'engager dans la reconstruction de la France et reprendre à son compte un chantier amorcé avant-guerre. Les travaux d'aménagement d'une galerie souterraine réouvrent. A mesure qu'ils se dirigent lentement vers le village de Tignes, la rumeur de la construction d'un barrage - haut de 120 m et noyant le chef-lieu et les hameaux voisins sous les eaux - cogne aux portes de la communauté. Les visites d'ingénieurs redoublent tandis que les agents attachés au projet rôdent et parviennent déjà à ce que certains - familles plus démunies ou émigrés - cèdent leurs terrains. Le 15 mai 1946, un décret signé du ministre de la production industrielle tombe et statue froidement "l'utilité publique et l'urgence des travaux d'aménagement de la chute des Brévières, sur l'Isère". Evaluation des biens de chaque famille, calcul des montants d'indemnisation et nouvelle offres d'achat tempêtent. Les Tignards refusent de croire à la noyade de terres ancestrales au nom du progrès essentiel à un pays. Souvenir de 6 années au sein d'une communauté sonnée, abandonnée à son sort, déchirée entre adversaires et partisans de la résistance. Semblants d'associations et délégations, expéditions de sabotage contre les premières installations, tentatives de rebellion à mesure que les ouvriers envahissent les Brévières, échanges de coups de poing, pétitions et multiplications des recours auprès des Tribunaux ou du Conseil d'Etat tentent désespérément de se frayer un chemin entre les bennes chargées de béton et de plus en plus nombreuses à grignoter le paysage. Les Tignards ne peuvent toujours pas croire au troc de leur sol natal contre quelques kilowattheures de plus. Souvenir de 3 dates : Le 10 mars 1952, une écriture d'enfant a tracé ces quelques mots sur le tableau noir de l'école : dernière classe. Le 24 mars 1952, les pompes funèbres envoyées de Paris prennent le chemin du cimetière, et chaque famille assiste à l'exhumation de ses morts. Le 26 mars 1952, sur ordre préfectoral, les vannes sont définitivement abaissées. Jusqu'à la dernière pierre dynamitée, les Tignards n'y ont pas cru.